« Essayons d’être les rois et reines de notre vie, cela sera déjà très bien ! » La Fonderie d’art Rosini x Guillaume Bardet

17 mars 2017

Péri'Fonderie Rosini Guillaume Bardet

« Guillaume sublime les objets du quotidien. Il a le génie de rendre efficace et esthétique rien que par la simplicité.»

En ce début d’année 2017, la communauté D’Days a fêté l’Épiphanie. Ce sont les couples artisans d’art / designers de Péri’Fabrique #5 – programme D’Days soutenu par la Fondation Bettencourt Schueller et le territoire d’Est Ensemble – qui nous ont fait l’honneur de dessiner et de fabriquer fèves et couronnes. Nous avons interrogé les duos afin de revenir sur leur collaboration.

Échange avec Marion Rosini, de la Fonderie d’art Rosini, et Guillaume Bardet, designer.

/////

D’DAYS : Pouvez-vous présenter votre atelier/studio en quelques mots ?

Marion Rosini : La Fonderie d’art Rosini est une entreprise familiale de 8 salariés, située aux portes de Paris à Bobigny. Nous sommes spécialisés dans le bronze statuaire avec des méthodes de fonte selon la technique de la cire perdue. Depuis 2016, la Fonderie est labellisée Entreprise du Patrimoine Vivant en 2016, qui reconnait l’excellence des savoir-faire français. Notre équipe travaille pour des galeristes, des sculpteurs particuliers ou professionnels, mais aussi pour des musées comme La Réunion des musées nationaux – Grand Palais (Rmn-GP) par exemple…

Guillaume Bardet : Je travaille seul et parfois avec un assistant. J’aime partir sur de grandes aventures personnelles qui m’absorbent pendant de longues périodes. Entre deux projets personnels, je collabore avec des entreprises. Dernièrement, j’ai travaillé avec Hermès. J’aime aussi enseigner : j’ai enseigné à l’Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle (ENSCI) pendant plusieurs années et à l’École nationale Supérieure des Arts Décoratifs (EnsAD). J’ai aussi été directeur pédagogique de l’Académie des savoir-faire de la Fondation Hermès.

J’ai fait le choix de quitter Paris il y a bientôt 10 ans pour m’installer dans un village dans le sud de la France. Je vis dans un endroit où la lumière est absolument somptueuse. J’ai une grande bâtisse du XVème siècle et un vaste atelier, où je peux dessiner et bricoler.

D’Days : Quel est votre sujet / matériau de prédilection ?

Marion Rosini : Nous travaillons le bronze d’art.

Guillaume Bardet : Je crois que je n’en ai pas. J’aime me plonger dans une matière et rencontrer les gens qui la travaille.

Ainsi en 2002, je suis parti à Rome à la Villa Médicis où j’ai développé le projet « Le Mobilier immobile » avec des pièces en marbre : j’ai fait venir 40 tonnes de marbre et 2 compagnons tailleur de pierre qui étaient déjà des amis. Le poids et la solidité de cette matière m’a permis de réaliser des pièces hors normes dans des équilibres improbables.

Quelques années après, quand je suis arrivé dans la Drôme à Dieulefit, j’ai élaboré « L’Usage des jours », un travail autour de la céramique, dans lequel je me suis lancé le défi de dessiner un objet par jour pendant un an. Ces 365 objets ont par la suite été réalisés en collaboration avec 15 céramistes.

Et depuis un an et demi, je travaille à plein temps sur un nouveau projet qui s’appelle « La Fabrique du présent » dans lequel j’utilise le bronze.

Chaque matière va générer son propre langage, sa singularité. Chaque matière est l’occasion d’une aventure personnelle et humaine.

D’Days : Pouvez-vous nous présenter votre création de fèves et de couronne pour l’événement des Rois et Reines de D’Days ?

Marion Rosini : Pour cette création nous avons travaillé en direct ! C’est-à-dire qu’il n’existe pas de moule conservant l’empreinte de ces œuvres. Pour les couronnes, Guillaume nous a confié ses cires déjà modelées, les fèves sont, quant à elles, de réels noyaux de fruits ! Les D’Days ont donc fait l’acquisition de pièces uniques d’une très grande valeur qui s’inscrivent dans le très beau projet de Guillaume Bardet intitulé « La Fabrique du présent ». Projet qui porte très bien son nom…

Guillaume Bardet : En effet, lorsque je débute un grand projet, il est hors de question pour moi de faire autre chose, j’ai besoin de concentration et d’être baigné dedans, c’est pourquoi ces pièces ont été intégrées à « La Fabrique du présent » : comment se fabrique notre présent et comment nous le fabriquons nous-même. Toutes les petites choses du quotidien, témoins de mon présent deviennent un support de travail.

Au Moyen Âge on mettait concrètement une vraie fève dans la galette : j’ai voulu faire prendre conscience de ce sens premier. Ainsi, les fèves sont des châtaignes, des noix, des noisettes, des glands, des petits fruits sauvages que j’avais ramassés dans la forêt le matin en courant.

Je me suis aperçu, dans mon travail autour de la fonderie, que je pouvais directement transformer du bois en bronze (le bois brûle dans le moule en plâtre et peut remplacer la cire). J’ai donc utilisé la châtaigne directement, comme de la cire : elle a brulé dans le moule en plâtre et, une fois totalement disparue, nous avons coulé du bronze dedans. Ce sont donc des monotypes directement en bronze.

Concernant les couronnes, j’ai souhaité jouer avec cette idée de roi et reine : c’est quand même une arrogance énorme de l’être humain de croire qu’il est supérieur aux autres et qu’il peut être le roi ou la reine des autres.

Je me suis donc amusé à faire un anneau très simple qui se mettrait autour de la tête. La couronne utilise une patine noire et l’intérieur est poli-miroir, totalement brillant, comme de l’or. Mais l’intérieur ne se voit pas une fois que la couronne est sur la tête : essayons d’être les rois et reines de notre vie, cela sera déjà très bien !
J’ai gravé sur la couronne une petite phrase en latin « N’oublies pas, humain, tu es né poussière et tu retourneras poussière ».

Il y a eu un raté de fonderie sur une des deux couronnes, donc elle n’est pas parfaite, il y a des défauts et des trous dedans, ce qui a embêté la Fonderie. Je l’ai totalement accepté. J’ai décidé d’intégrer les pièces qu’on appelle « raté », car dans « La Fabrique du présent », il n’y a pas de raté, il n’y a que ce qui est. C’est aussi ça le présent, il faut savoir prendre ce que l’on a dans la vie pour avancer. Et cette couronne, selon moi, elle n’a pas de défaut. Elle est juste un peu singulière et c’est sans doute ce qui la rend unique.

D’Days : Parlez-nous de La lampe debout, pièce co-créée pour le programme Péri’fabrique #5 ? Comment vous est venue l’idée de ce projet ?

Guillaume Bardet : La lampe debout est également intégrée à « La Fabrique du présent ». J’ai dessiné pendant plus d’un an des centaines de formes sans me poser de questions. J’ai ensuite affiché des petites photos de ces dessins sur les murs de mon atelier. Je vis avec depuis maintenant deux ans.

C’est le désir qui est le juge : l’envie de faire la pièce. Le dessin de la lampe debout me faisait de l’œil depuis un certain temps. D’autres part, je voulais une pièce qui mette en valeur les spécificités du bronze. Avec le bronze, on retrouve la force du marbre, sa masse, son poids, en même temps que la facilité d’exécution propre à la céramique, grâce à la cire dans laquelle s’inventent les formes. Le bronze c’est une épiphanie de la terre et du marbre. Et poli, le bronze brille de mille feux et devient un parfait réflecteur pour la lumière !

Moi je la vois un peu comme une star hollywoodienne collée contre un mur qui regarde le monde avancer …

D’Days : Marion, qu’avez-vous aimé dans le travail de Guillaume Bardet ?

Marion Rosini : Guillaume sublime les objets du quotidien. Il a le génie de rendre efficace et esthétique rien que par la simplicité. Il assume et revendique la sobriété. Les formes sont épurées pour ne conserver que l’essentiel. Le bronze pérennise et anoblie son art. Avec Guillaume la simplicité devient sophistication suprême. On adore…

D’Days : Et vous, Guillaume, qu’avez-vous avez aimé dans le travail de la Fonderie d’art à la cire perdue Rosini ?

Guillaume Bardet : La Fonderie d’art Rosini est une fonderie familiale, on est accueilli comme un membre de la famille, ce qui est très agréable. Il y a une discussion très directe et immédiate, une ambiance très chaleureuse pour travailler. Ils ont vu que je connaissais déjà bien la fonderie donc le dialogue a été franc, évident et joyeux.

D’Days : Comment avez-vous travaillé ensemble ? Qu’avez-vous pu retirer chacun de cette collaboration ?

Marion Rosini : Guillaume compose avec ses artisans. Il laisse une grande place au « hasard », en tolérant et en improvisant avec les « accidents » de fonte. Nous n’avions jamais vu cela auparavant !

Guillaume Bardet : On a vraiment travaillé main dans la main ! Le lieu est assez étonnant. On est à Bobigny, dans la banlieue parisienne, pas forcément la plus sympathique et la plus drôle et il y a cet endroit magique, hors du temps, avec des gens absolument gentils, chaleureux, prêts à tout faire pour que ça fonctionne. C’était une évidence.

Depuis, j’ai déjà fait 3 autres pièces avec eux et ça me paraît évident que l’on va continuer à collaborer.

D’Days : Votre actualité pour 2017 ?

Marion Rosini : Nous prévoyons un nouveau site internet pour une nouvelle communication plus proche du public, une utilisation des réseaux sociaux plus importante et un investissement conséquent dans du nouveau matériel de fonderie.

Guillaume Bardet : Je poursuis mon travail autour du bronze « La Fabrique du présent ». Je vais également présenter un chapitre du projet « La cène » au Couvent de La Tourette dessiné par Le Corbusier à Eveux près de Lyon du 13 au 30 Avril.

Je travaille actuellement sur un nouveau chapitre autour de la lumière qui sera présenté à la fin de l’année.

 

Fonderie RosiniGuillaume Bardet