NATHANAËL ABEILLE : DESIGNER ÉCLAIRÉ ET LAURÉAT 2015 DE LA BOURSE AGORA POUR LE DESIGN

28 November 2016

Lauréat 2015 de la Bourse Agora pour le Design, Nathanaël Abeille est un designer-chercheur de 29 ans qui cultive l’art de l’observation et apprécie à sa juste valeur le temps. Un temps pour penser, se nourrir, se questionner. Sa formation à l’Ecole nationale des Arts Décoratifs (EnsAD) et ses voyages ont aiguisé son regard et orienté sa démarche actuelle. Avec son projet « Réflexion », Nathanaël Abeille tente de maîtriser les interactions lumineuses. Rencontre dans son atelier de La Bricarde, à Marseille, où il s’est installé après avoir vécu à Paris.

Preuve renouvelée de l’amitié entre les D’Days et la Bourse Agora, son travail sera exposé pendant le Festival du Design qui se tiendra du 2 au 14 mai 2017.

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D’DAYS : Quel est ton parcours jusqu’ ici ? Qu’est-ce qui t’a orienté vers le design ?

Nathanaël ABEILLE : J’ai grandi en Ardèche où j’ai suivi un cursus général, déconnecté du monde de l’art. Mais je pense que cette origine a eu une influence majeure pour la suite de mon parcours. Je passais beaucoup de temps à bricoler dans la nature. La campagne m’a réellement initié à l’observation et à la construction.

Après mon bac, je suis parti à Paris, dans la grande ville. C’était fascinant. Je suis arrivé avec un appétit dingue pour tout ce que je ne connaissais pas. J’y ai découvert les musées, le théâtre, la danse. Je me suis formé à l’Atelier de Sèvres et puis j’ai continué aux Arts Décos. J’y ai passé cinq ans entrecoupé de voyages, j’ai aussi pris une année sabbatique pour partir sur des voiliers.

Après mon diplôme de l’EnsAD, le jury m’a invité à poursuivre dans la recherche. J’ai donc enchainé dans un cycle spécialisé sur la perception des couleurs, l’essence de la lumière et des matériaux, à l’EnsadLab, ce qui m’a donné du temps pour démarrer le projet Réflexion.

J’ai travaillé deux années aux Ateliers Jean Nouvel. Aujourd’hui, je suis indépendant.

DD : Peux-tu nous parler des expériences vécues à l’EnsAD et qui ont été déterminantes dans ta démarche actuelle ? 

NA : Ce qui m’a vraiment nourri, c’est du flou, du temps, et quelques regards bien aiguisés. L’école m’a offert un champ libre pour tenter d’appréhender la discipline, dans toute sa complexité, et pour se questionner : Qu’est ce que je veux faire ? À quoi ça sert ? Qui a fait des choses avant moi ? Qu’est ce que j’aime ? Cela ne veut pas dire que j’ai forcément trouvé les réponses mais on m’a donné du temps pour que je me pose ces questions, pour voir, pour lire, pour penser. En même temps, l’EnsAD est fortement pluridisciplinaire, avec une multitude d’excellents ateliers spécialisés : savoir-faire précieux pour expérimenter.

Ce n’est pas une école où l’on devient des supers machines, mais on n’aura pas le regret de ne pas s’être posé de questions plus tard. Si je devais proposer l’école idéale, je m’inspirerai de cela. Un triptyque composé entre autres : de temps, un format long qui force à se poser les questions, de réels moyens pour « faire », des ateliers, et puis la présence indispensable de personnes au regard exigeant.

Pendant ma formation j’ai aussi privilégié les voyages. Ils m’ont autant nourri que le cursus aux Arts Décos. L’expérimentation et l’observation me semblent fondamentales, et j’ai vite compris qu’il s’agissait d’une nécessité pour moi de voir d’autres schémas. Les voyages m’ont permis de découvrir d’autres modes de vie, d’autres façons de construire et d’habiter.

« À l’époque j’habitais un appartement qui était au fond d’une cour intérieure à Paris. Ma façade était privée de lumière. Parfois, quand la voisine d’en face ouvrait sa fenêtre, un rayon chaud rentrait chez moi. »

DD : Parle-nous de « Réflexion »… Comment est né ce projet de recherche et en quoi consiste-t-il ? Quelles étaient tes intentions de départ ?

NA : Réflexion, c’est un projet de recherche sur la circulation de la lumière diurne en milieu urbain et dans l’habitat. Il est basé sur le droit du citadin à recevoir chez lui du soleil quand il fait beau, pour des raisons sanitaires, de bien-être et pour les qualités plastiques d’un tel éclairage.

Mon intérêt pour la lumière est venu par hasard de manière assez prosaïque. À l’époque j’habitais un appartement qui était au fond d’une cour intérieure à Paris. Ma façade était privée de lumière. Parfois, quand la voisine d’en face ouvrait sa fenêtre, un rayon chaud rentrait chez moi. La perception de cette expérience était suffisamment forte pour que je me dise : là il y a un truc à faire ! J’ai donc placé un miroir sur la façade qui recevait de la lumière. Les rayons de soleil balayaient mon appartement, c’était formidable. Ma démarche ensuite a été d’observer le comportement de la lumière solaire dans les rues. Quand un bâtiment était au soleil il renvoyait la lumière vers le coté ombragé de la rue d’en face. Il arrivait que les rayons solaires génèrent des motifs intéressant en fonction des matériaux sur lesquels ils atterrissaient. Il s’agissait d’un phénomène purement aléatoire et c’est à partir de ce constat que j’ai eu envie de maîtriser ces interactions lumineuses.

Cela s’est traduit concrètement par la mise en place d’un ensemble d’outils, d’objets et différents types de revêtement de façade, qui permettent de renvoyer la lumière depuis des zones ensoleillées vers des zones ombragées.

« C’est Kahn qui nous prévenait en disant : L’ampoule électrique combat le soleil. Pensez-y. Il se rendait bien compte qu’il existait une véritable joute entre la lumière du néon et celle du ballet des rayons de soleil…»

DD : Comment a-t-il, par la suite, évolué lorsque tu as obtenu le Grand Prix de la ville de Paris 2012 « Visa pour Buenos Aires » ? Qu’est-ce qui a particulièrement nourri ta réflexion lors de cette résidence entre Paris et Buenos Aires ?

NA : A Buenos Aires, je suis arrivé dans une ville avec une géométrie urbaine différente, un diagramme solaire aux antipodes et une culture de l’éclairage éloignée de celle que je connaissais à Paris. J’étais curieux de savoir si les systèmes réfléchissant étaient bien légitimes là-bas. Comme je le disais avant, partir voyager permet de réfléchir, de se remettre en question, et de comprendre certaines choses. Et je me suis rendu compte que faire voyager un projet, c’était pareil. Mes six mois à Buenos Aires allaient forcément bousculer le projet Réflexion.

Pendant cette résidence, j’ai continué à approfondir mon travail de revêtement pour les façades et j’ai développé une nouvelle série d’objets réflecteurs, pour l’habitat. Je suis parti du postulat que, plastiquement, l’éclairage électrique d’intérieur est rarement à la hauteur de la lumière solaire. C’est Kahn qui nous prévenait en disant : « L’ampoule électrique combat le soleil. Pensez-y ». Il se rendait bien compte qu’il existait une véritable joute entre la lumière du néon et celle du ballet des rayons de soleil….

DD : Tu es maintenant sur le point de recevoir la Bourse Agora pour le design dont tu es lauréat… Qu’est-ce que cela va te permettre de faire ?

NA : Un des premiers objectifs est de rendre public le projet Réflexion. La cérémonie de remise de la Bourse m’a déjà permis de rencontrer des gens, de faire connaitre le projet.

DD : Tu t’intéresses particulièrement à la lumière. Y-a-t-il d’autres sujets récurrents dans ton travail ? 

NA : Actuellement j’ai un projet avec le Gabon de mobilier en bois. Je travaille également sur le développement d’une micro-ville à Calais, avec un axe très social. Je suis séduit par le design pour son côté pluridisciplinaire. C’est grisant de pouvoir aborder différents champs. Mais je suis bien conscient que la thématique de la lumière me suivra tout le temps. C’est un sujet qui me passionne, un fil conducteur que je traite en profondeur.

DD : Peux-tu nous citer des designers que tu affectionnes ou qui t’inspirent ? D’autres domaines / personnalités que tu suis attentivement ?

NA : Je peux citer Ettore Sottsass, surtout pour ses écrits et son travail photographique. Et je positionne au même rang ce qui est raconté par Giono ou Hermann Hesse, par exemple. Ils écrivent des romans, ils ne revendiquent rien dans le monde du design, de l’architecture ou du paysagisme mais ils arrivent à décrire exactement ce qui me fascine dans ce métier. Je complèterai volontiers cette brochette avec Anne Teresa de Keersmaeker, Jun’ichirō Tanizaki, Luis Barragán, ou Ernest Shackleton.

DD : Tu résides à Marseille, quelle influence la ville et ses habitants ont-ils sur ton travail ?

NA : Marseille me frappe par sa violence. Cette ville oscille entre une beauté extrêmement brute, d’un très haut niveau, et des bas fonds bien médiocres, mafieux et parfois vulgaires. Cette épaisseur me nourrit beaucoup je crois. En tout cas, Marseille m’aimante, et les saveurs méditerranéennes me plaisent.

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ACTUALITÉS

Nathanaël Abeille prépare une installation à La Bricarde (cité de Marseille) pour le mois de novembre. Des plaques de verre sont fixées sur une falaise et réfléchissent la lumière du soleil couchant sur la façade Est d’une barre d’immeuble située en contre-bas. Deux autres installations sont prévues : l’une dans une université au Canada et l’autre dans un bidonville à Buenos Aires.

Son travail sera présenté dans une exposition pour le Festival du Design D’Days, du 2 au 14 mai 2017 à Paris.

Copyright portrait : Francesca Ferrari
Copyright photos : Nathanaël Abeille
Vue 1 : Nantes – Mai
Vue 2 : Pantin – Octobre
Vue 3 : Montréal – Installation en cours
Vue 4 : La villette – Avril
Vue 5 : Buenos Aires – Octobre