Il serait une fois… Ramy Fischler : designer

1 février 2016

Chaque mois, D’Days aborde la démarche d’un designer. Nos choix se penchant particulièrement vers ceux dont l’approche revêt un caractère prospectif. Ce mois-ci : il serait une fois… Ramy Fischler.

D’Days : Quelle est votre vision du futur ?

Ramy Fischler : C’est difficile comme question, d’autant que mes projets en cours sont confidentiels. Ce que je peux dire, c’est qu’avec mon équipe, nous réfléchissons à l’évolution de lieux à vocation publique ou à usage professionnel. Pour ces espaces, nous envisageons les usages de demain. Comment les gens vont travailler dans les 20 années à venir ou quels sont les services attendus par les nouveaux utilisateurs de lieux dédiés à la culture, à la nouvelle économie ou aux loisirs.

DD : Comment abordez-vous les projets qui vous sont confiés ?

RF : De manière très prospective. Au sein de l’agence, nous sommes capables de mettre en place une cellule de réflexion intégrée et transversale propre à répondre à des problématiques très diverses. Ma recherche trouve des applications à des échelles très variables, qu’il s’agisse d’un futur immeuble de bureau de 35 étages à La Défense, à Paris, et le questionnement des conditions de travail et de bien-être pour ses occupants. Le tout à horizon 2025, donc en intégrant les évolutions des usages dans le domaine du travail dans les 10 à 20 années à venir… Je parle de programmatique : comment programmer ou anticiper les comportements, les usages, les besoins et les attentes en croisant ces données aux études, innovations et technologies disponibles demain, pour mieux répondre à la demande.

DD : A ce jour vous n’avez jamais travaillé avec un éditeur ?

RF : Il n’y a pas d’éditeur à mon actif simplement et logiquement parce qu’à priori mon travail et mon profil ne correspondent pas à leurs attentes et leur procédure de production qui nécessitent l’anticipation d’un résultat, un objet ou un meuble. Même si je me définie aussi comme un créateur industriel. Au moment où j’arrive sur un projet, je ne sais pas d’emblée quelle sera ma contribution ou plutôt quelle forme elle prendra. Je ne sais pas si je concevrai un siège avec un artisan ou si je déciderai de conserver un mobilier ou des éléments préexistants pour plutôt attribuer plus de budget à des services dématérialisés.

DD : Si plusieurs générations d’architectes et de designers ont cherché à accéder à des projets dits de « design global », il semble qu’aujourd’hui il y ait plus de place pour une pensée globale ou une capacité à englober un ensemble de systèmes dans la réflexion. Même si au final la réponse attendue du designer est concentrée sur une seule partie du projet…

RF : Ma génération a dépassé cet objectif, et le sujet a migré sur d’autres questions essentielles. De fait, je peux me sentir isolé lorsque l’on aborde les arts décoratifs. Car, pour que ce corps de métier survive, il doit être présent partout, être total ! Après, j’ai la chance d’avoir démarré ma carrière sur des appartements et des résidences privées et donc d’avoir pu défendre un parti-pris total et global. A cette échelle. Economiquement et éthiquement, j’ai une responsabilité et donc la volonté de défendre l’artisanat d’art. Défendre ces métiers en leur permettant de financer leur R&D – capacité à répondre à la demande de pièces exceptionnelles et innovantes – grâce à des commandes privées pour une clientèle aisée qui se pose alors en mécène des métiers d’art. Emmener des gens avec moi, cela m’intéresse plus que de vouloir tout dessiner ! Les aider à faire évoluer leur domaine et protéger une économie aussi ! Comme eux, j’utilise ces projets comme des laboratoires.

DD : Donc comment définiriez-vous votre métier ?

RF : Il est pluriel. Un peu chef d’orchestre mais aussi perturbateur au sens de disruption. Je dois amener à ce que l’on se pose les bonnes questions, de nouvelles questions et ce avant que le brief et donc le projet ne se figent… C’est difficile mais d’autant plus gratifiant lorsque, justement, l’on réussit à déplacer l’interrogation, même lorsque que la commande est contrainte en terme de temps et de moyen. Et d’autant plus si l’on apporte la bonne réponse… Il doit y avoir une pensée, même si au final elle n’est pas perceptible pour les utilisateurs. Et cette réponse est liée au contexte. En ce sens je ne me défini pas comme un designer d’intérieur.

DD : Quelle place les données propres au contexte occupent-elles ? Comment impactent-elles votre approche ?

RF : Mon approche relève essentiellement d’un double regard de mon environnement : à la fois intérieur, en tant qu’utilisateur, qu’usager, qu’acteur – et extérieur, en tant qu’observateur critique de ce qui semble être, ou peut devenir, une problématique. La surveillance numérique, les sciences du sommeil, les instruments de musique électronique, ou les technologies de prototypages rapides, sont quelques exemples de phénomènes d’actualité dans lesquels je me suis investi ces dernières années, aux côtés de chercheurs, de médecins, d’ingénieurs, de programmateurs, d’industriels, d’éclairagistes ou de compositeurs. Mon design est forcément contextualisé. Je me refuse à sortir l’objet (de réflexion) de son contexte. Ma réponse au problème est la résultante d’une réflexion en amont, intrinsèquement liée au contexte. Le tout se rapprochant du design d’anticipation ou de la design fiction. L’important est d’arriver à inventer un futur au bon moment et avec la bonne intelligence.

DD : Dans un futur proche vous répondrez à quelle question ?

RF : A celle du supermarché du futur. Un futur proche puisque ce concept qui a le soutient de la BPI (Banque Publique d’Investissement) pourrait voir le jour dans moins de 2 ans. NU, c’est son nom, serait le magasin de grande distribution qui consommerait moins d’emballages, moins de déchets avec une nouvelle expérience d’achat. Et une problématique liée encore une fois au monde du travail avec le metteur en scène Cyril Teste. Avec Cyril – dont la pièce Nobody a fait salle comble dans toute la France – nous abordons la question des outils de création et les environnements professionnels de demain… Nous enseignons tous les deux au Fresnoy (Tourcoing), école radicalement tournée vers le futur. Et aussi un projet qui sera révélé lors de l’édition 2016 de D’Days.

www.ramyfischler.com

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